Les astronomes de la préhistoire

Nous sommes à l’université de Harvard, aux Etats-Unis, au début des années 60. Un certain Alexander Marshack, chargé de recherche au Peabody Museum of Archaeology and Ethnology, a en projet la rédaction d’un ouvrage sur le programme scientifique de l’Année géophysique internationale. Et Alexander Marshack se pose des questions. Il se demande comment l’homme d’aujourd’hui est parvenu à développer une science qui lui permet de voyager dans l’espace. Il entreprend alors une vaste enquête auprès de collègues de tous horizons. Et, très rapidement, il en vient à la constatation suivante : la capacité cérébrale de l’homme, et plus précisément de l’Homo sapiens sapiens, n’a pas changé depuis la préhistoire. Il en arrive également à la conclusion que “l’art, l’agriculture, la science, les mathématiques, l’astronomie, l’écriture, la naissance des cités, toutes ces choses qui composent la civilisation, ne peuvent pas s’être produites soudainement”. Elles sont au contraire le fruit d’un lent développement, entamé à une époque inconnue. Marshack va alors se lancer à la recherche de l’origine, non pas de la civilisation (ce qui est très vague), mais d’un élément de ce qu’on pourrait appeler la composante scientifique de la civilisation. Et cet élément, c’est le calendrier, parfait exemple d’un produit à évolution lente, et qui doit donc remonter — l’expression est particulièrement judicieuse dans ce contexte — à la nuit des temps.

Marshack sait que les plus anciens calendriers connus sont lunaires : prédynastique égyptien, mésopotamien, indien, chinois, amérindien. Quant au premier calendrier solaire, il apparaît en Egypte, au quatrième millénaire avant notre ère. L’objectif d’Alexander Marshack est de remonter la filière, et de relever les traces — si traces il y a — de calendriers préhistoriques. C’est alors que Marshack va avoir recours à une méthode utilisée en science plus fréquemment qu’on ne le pense : l’intuition. Et il exhume de sa documentation un article de l’archéologue-géologue belge Jean de Heinzelin, paru en 1962 dans le Scientific American. On y décrit un petit os gravé, découvert à Ishango, sur le Nil supérieur, au bord du lac Edouard.

Voyage à Ishango

L’os d’Ishango se rattache à une civilisation mésolithique locale, datée de 6500 avant J.-C. L’homme d’Ishango, qui a été étudié par le professeur Twiesselmann, de l’Université libre de Bruxelles, peut être considéré “comme un intermédiaire entre différents types (...). Mais on peut dire qu’il s’agit d’un Homo Sapiens, doué de raison comme l’Homme de Cro-Magnon, mais d’un type plus archaïque. (...) L’Homme d’Ishango reste, jusqu’à présent, un cas unique (...).” Cette communauté, fortement sédentaire, va vivre dans la région pendant quelques siècles, puis disparaître lors d’une éruption volcanique.

Ce que l’on appelle l’os d’Ishango est en fait un manche d’outil en os, long de 9,6 cm. A sa tête, on trouve encore fixé un petit fragment de quartz. Mais ce qui est remarquable, c’est que cet objet est couvert de signes, ou plus exactement d’encoches, disposées en trois colonnes étalées sur toute la longueur de l’objet. Comme le fait remarquer Jacques Victoor dans une étude parue dans Kadath : “Au vu de leur disposition tout à fait asymétrique, on peut logiquement penser que ce n’était pas là de la décoration.” Mais voyons cela dans le détail.

Les encoches sont, au sein des colonnes, organisées en groupes et même parfois en sous-groupes. Si nous lisons les colonnes de droite à gauche, nous constatons que le nombre d’encoches varie suivant le groupe, soit :

  Groupe 1 Groupe 2 Groupe 3 Groupe 4 Groupe 5
Colonne 1 11 13 17 19 -
Colonne 2 3 et 6 4 et 10 5 et 5 7
Colonne 3 11 21 19 9 -

Il existe au moins deux interprétations de ces notations. La première est due à Jean de Heinzelin (auteur comme on l’a vu de l’article qui fut à l’origine de l’intuition de Marshack). Voici ce qu’il en dit :

  • colonne 1 : tous les nombres premiers entre 10 et 20 ;

  • colonne 2 : concept de duplication (groupes 1 et 2) et connaissance de la base 10 (groupe 3 et 4 ?) ;

  • colonne 3 : jeu mathématique (11 = 10 + 1 ; 21 = 20 + 1 ; 19 = 20 - 1 ; 9 = 10 - 1).

La deuxième interprétation est évidemment celle d’Alexander Marshack. Elle postule l’intérêt de l’homme préhistorique pour les activités dites “chrono-factorisées”, c’est-à-dire liées au déroulement du temps, comme l’agriculture. Pour Marshack, l’os d’Ishango a un lien avec ce type d’activité, et cet objet est avant tout utilitaire. De là à penser qu’il s’agit d’une sorte de calendrier, il n’y a qu’un pas, que Marshack va aussitôt franchir. Il va également postuler qu’on se trouve en présence d’un calendrier lunaire, les plus anciens calendriers connus étant de ce type. A priori, cette démarche paraît valable, dans la mesure où, comme je l’ai signalé, les habitants d’Ishango sont des sédentaires, portés donc à organiser leur vie de manière chrono-factorisée.

La lecture

Si l’on additionne le nombre de marques de la colonne 1, on obtient : 11 + 13 + 17 + 19 = 60. De même pour la colonne 3 : 11 + 21 + 19 + 9 = 60. Par contre, l’addition des encoches de la colonne 2 donne : 3 + 6 + 4 + 8 + 10 + 5 + 5 + 7 = 48.
A ce niveau du raisonnement, plusieurs constatations et suppositions peuvent être faites.

  • Une encoche peut correspondre à un jour.

  • L’addition des colonnes 1 et 3 donne 60 + 60 = 120 jours, soit pratiquement 4 mois lunaires (qui font en réalité 118 jours).

  • Les encoches ne sont pas toutes identiques ; ces différences ont sans doute une signification précise.

  • Leur organisation en groupes et sous-groupes signifie certainement quelque chose.

Si nous examinons maintenant le cycle lunaire, nous nous apercevons que :

  • D’une “nouvelle lune” à l’autre, on compte 29 jours (en réalité : 29,5).

  • Une erreur est possible dans l’estimation du moment précis de la nouvelle lune. Celle-ci est en effet par définition invisible,
    et l’erreur peut être de 1 à 3 jours. Mais, en moyenne, les erreurs d’observation vont s’annuler : la méthode est autocorrectrice.

Si nous comparons maintenant le schéma des mois lunaires avec le relevé de l’os d’Ishango, nous constatons une similitude entre les deux. Cette similitude est, selon Marshack, une véritable concordance. Comme le souligne Victoor dans son article : “concordance étonnante entre les groupes de marques et les périodes lunaires astronomiques, et ce pour une période totale d’environ 5,5 mois lunaires”. De plus, toujours selon Marshack, les petites marques semblent concerner des jours de nouvelle lune.

Publication et vérification

Après avoir pris contact avec plusieurs personnalités, Alexander Marshack publie un court article dans la revue Science, et part en France pour tenter de trouver d’autres calendriers préhistoriques. C’est ainsi que nous le retrouvons au Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. Il s’est fixé pour règle de travailler sur les objets d’une seule des nombreuses vitrines du musée : “(...) si j’avais raison, il me fallait donner corps à ma thèse à l’aide de l’échantillonnage limité et fortuit d’une seule vitrine. (...) ou bien la notation était commune au Paléolithique supérieur, ou bien elle n’existait pas.” Son choix se fixe finalement sur une sélection d’objets dont les plus anciens datent de l’Aurignacien (33.000 avant J.-C.), et les plus récents du Magdalénien, soit une collection particulièrement représentative puisque couvrant une période de 20.000 ans. Et parmi les objets, Marshack repère rapidement une plaquette en os provenant de l’abri Blanchard, en Dordogne.

A sa grande joie, il y découvre une série de marques, façonnées de manières différentes, et manifestement disposées selon une logique qu’il s’agit de reconstituer. Ainsi que le fait remarquer Marshack, “(...) cette forme n’est pas accidentelle. On l’avait conçue à dessein et séquentiellement. En outre, même alors, après clarification, je me refusais à y voir un ornement ou une décoration. Quel qu’il fût, un homme exécutant une composition ornementale de 5,2 cm n’eût pas changé 24 fois de pointe et de style de frappe pour graver soixante-neuf marques aussi rapprochées.” En comparant ce schéma à son modèle lunaire, Alexander Marshack finit par identifier une notation lunaire portant sur une période de 2 mois 1/4. Toujours sur cette plaquette, Marshack repérera encore 63 marques sur la tranche et 40 au verso, l’ensemble des 172 signes couvrant ainsi pratiquement six mois lunaires. Dans la foulée, Alexander Marshack étudiera d’autres objets portant des calendriers lunaires, parmi lesquels une plaquette de l’abri Lartet (Dordogne, Aurignacien : - 30.000), un galet de Barma Grande (Italie, Périgordien : - 24.000), et un bâton de commandement de la grotte du Placard (Charente, Magdalénien : - 12.000).

Un livre et d’autres recherches

Au terme de cette si fructueuse campagne de recherche, Alexander Marshack publie un livre, “The roots of civilization”, paru à New York en 1970, et traduit en français en 1972 chez Plon sous le titre “Les racines de la civilisation”. Marshack ne s’arrêtera évidemment pas là, et continuera à accumuler les observations, découvrant encore d’autres calendriers préhistoriques. Bien entendu, ses théories pour le moins révolutionnaires ne feront pas l’unanimité, et plusieurs chercheurs ne manqueront pas de souligner les incohérences de ses démonstrations. Il n’en reste pas moins qu’Alexander Marshack a introduit une vision radicalement nouvelle des cultures préhistoriques, confirmant par ailleurs ce que pensent désormais de nombreux préhistoriens : l’homme du Paléolithique supérieur avait développé une véritable civilisation, et n’avait rien de cette brute épaisse que l’on nous présente encore trop souvent dans les ouvrages de vulgarisation et les manuels scolaires.

(Pour en savoir plus, lire : Kadath n° 56 et 98).