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À la recherche de Kadath

À NOS MEMBRES, À NOS LECTEURS

C’est en mars 1973 qu’est paru le premier numéro de Kadath. Nous venons donc de fêter notre trentième anniversaire ; sans fastes particuliers mais avec une satisfaction certaine. Car au départ, les professionnels du secteur — éditeurs et libraires — nous donnaient une chance sur cent de tenir plus de quelques numéros. Encore aujourd’hui, le propriétaire d’une grande librairie bruxelloise qui nous fait l’amitié de nous distribuer depuis le début, s’étonne de notre incroyable longévité à chaque fois que nous lui rendons visite. La recette ? Elle est finalement très simple et se résume en un mot : passion. Passion de notre part, qui nous a fait surmonter les difficultés de tous ordres, humaines ou financières, les crises petites et grandes, le dédain d’abord affiché par le milieu universitaire, les tentatives de récupération aussi. Mais passion également de votre part, chers lecteurs qui nous avez suivis et encouragés, pour certains depuis le début de notre aventure. Trente ans, ce n’est pas encore une vie, mais c’est déjà une génération. En 1973, nous flirtions tous avec la trentaine. Aujourd’hui, nous avons en général l’âge d’être grands-pères et c’est le cas pour certains d’entre nous. Mais l’âge n’a finalement pas beaucoup d’importance : on a l’âge de ses artères et de son enthousiasme et, de ce côté-là, nous nous portons bien, merci. Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas eu de changements au sein de Kadath. Notre équipe n’est plus tout à fait la même aujourd’hui, et c’est bien normal. Certains ont quitté le navire en cours de route, d’autres nous ont rejoints.La relève a donc été assurée... mais dans une certaine mesure seulement et le noyau dur est toujours à la barre.En d’autres mots,notre petit cercle actif s’est rétréci. D’un autre côté (vous l’aurez constaté si vous êtes abonnés de longue date), la forme et le fond des article sont évolué. Dans les années 70, il ne fallait guère plus d’un mois pour rédiger un article de difficulté moyenne. Aujourd’hui, le travail de recherche et de rédaction prend souvent de six mois à un an, voire deux années. C’est tout à fait normal dans la mesure où les études sont plus fouillées, plus pointues. Tous ceux qui creusent la terre le savent : la difficulté augmente avec la profondeur du trou... Autrement dit, il y a plus de travail, et moins de monde pour l’assumer ! Bien sûr, nous nous sommes adaptés au fil des années à ces nouvelles conditions. D’où la formule actuelle d’environ deux parutions annuelles, avec des textes nettement plus longs. Apparemment, vous ne vous en plaignez pas.

Qu’en est-il maintenant de l’évolution de Kadath dans... disons les cinq prochaines années ? On peut estimer que le ralentissement de la production que nous venons d’évoquer va progressivement s’accentuer. Ce qui nous conduit tout naturellement à envisager d’autres solutions à moyen terme. Par exemple, on peut penser à modifier encore la fréquence de parution, et passer à une publication annuelle qui pourrait se rapprocher davantage du livre. Ou alors, ne paraître que lorsqu’un numéro est “prêt”. On peut aussi envisager de changer partiellement de support, en profitant de la grande flexibilité des moyens modernes tels Internet. Dans cette dernière hypothèse, ceux d’entre vous qui sont informatisés pourraient consulter un Kadath “on-line”. Bien sûr, tout cela, ce ne sont que des pistes, des idées encore très théoriques issues des séances de “remue-méninges” (les brainstormings chers aux Anglo-Saxons) que nous organisons périodiquement. Bref, nous sommes à la recherche de solutions aux problèmes qui se poseront immanquablement. Nous n’en sommes pas là mais... éditer, c’est prévoir.

Pourquoi vous avoir raconté tout cela ? Tout simplement parce que, en tant que lecteurs mais aussi en tant que membres de l’association, vous êtes partie prenante dans cette belle aventure que constitue Kadath, et qu’il est de notre devoir de vous informer de ce qui se trame en coulisse.

Ceci étant précisé, nous ne voulons pas nous limiter à une simple information car nous pensons que, vous aussi, vous pouvez agir. Bien sûr, la réponse idéale serait que plusieurs d’entre vous se découvrent une vocation de collaborateurs :vous l’avez compris,nous avons besoin en permanence de nouveaux rédacteurs, entre autres pour traiter la masse de documentation disponible et en faire des synthèses. Si donc vous êtes intéressés, n’hésitez pas à nous contacter. Cependant, l’objectif de cet éditorial va plus loin que cet appel à la collaboration, par ailleurs récurrent. Nous sommes à la recherche d’idées, de solutions qui nous permettraient de répondre aux défis (terme bien galvaudé mais néanmoins adapté à la situation) qui nous attendent. Nous vous posons donc la question : vous connaissez le contexte, vous savez où sont les problèmes ; y voyez-vous une ou des solutions ? Que feriez-vous si vous étiez membre du comité de rédaction ? N’hésitez pas à nous faire part de vos idées, même les plus folles ; surtout les plus folles. Nous attendons vos lettres, vos cartes postales, vos courriels avec impatience.

L’équipe de Kadath


Ce texte est paru dans le no 99 de Kadath

« HISTOIRE ET EPISTÉMOLOGIE KADATHIENNES »

« Ce qui étonne dans les excès des novateurs de la veille, c’est toujours la timidité. »
Paul Valéry.

Dire que tout a commencé avec le Matin des Magiciens n’est sans doute pas conforme à la vérité historique. Depuis quelques années déjà, existait en nous un ferment «kadathien» avant la lettre, qui attendait cette sorte de révélateur que fut l’ouvrage de Pauwels et Bergier. L’envie que nous partagions alors avec ces auteurs de bousculer les tabous et les idées reçues, de poser les bonnes questions, d’essayer d’y apporter les réponses les plus adéquats possibles, d’agiter les eaux dormantes de l’archéologie, ou de réveiller la conscience de nos contemporains en leur montrant qu’il y avait autre chose à dire que ce que l’on nous enseignait dans nos grandes écoles sur les éternelles interrogations : « d’où venons-nous ? qui sommes-nous ? etc. » — cette envie, disions-nous, devait, dans une optique de vulgarisation, se concrétiser en une publication. A cette époque, nous avions fait le choix, chez un auteur de fantastique bien connu, d’un nom évocateur de ce passé qui nous préoccupait tant. La cité des Grands Anciens nous semblait stigmatiser parfaitement le but de notre entreprise. Ainsi naissait Kadath. A terme, bien proportionné, ayant crié tout de suite, la croissance de ce nouveau-né se fit sans trop de difficultés, et sa bonne santé se mesura non seulement au nombre croissant de ses lecteurs, sympathisants et collaborateurs, mais aussi au foisonnement de ses idées, articles ou activités diverses. Ayant débuté avec les grands problèmes (toujours actuels d’ailleurs) de notre primhistoire, comme les civilisations mégalithiques, les traditions fantastiques, les anciens rois de la mer, les pièces à conviction curieuses, etc., Kadath peut, en effet, s’enorgueillir de s’être enrichi puis d’avoir développé, dans le domaine du réalisme fantastique, des notions aussi passionnantes que celles d’archéoastronomie, de théoarchéologie voire de géographie sacrée.
Actuellement, le dynamisme interne de notre revue la pousse à s’ouvrir à des domaines aussi éloignés en apparence des préoccupations initiales, que ceux des traditions religieuses, ésotériques ou magiques, du symbolisme, des balbutiements d’une physique encore marginale, etc. Ceci impose bien évidemment - et cela paraissait être l’instant propice en ce dixième anniversaire - de donner quelques explications : 1) aux fidèles lecteurs du début qui pourraient craindre que la «ligne kadathienne» s’infléchisse (mais on en saura plus sur ce point en lisant plus loin les résultats de notre dernier sondage) ; 2) aux lecteurs plus récents qui s’interrogent sur l’originalité et les visées réelles de notre équipe ; 3) aux futurs lecteurs et collaborateurs qui pourraient se méprendre sur le sens véritable de notre recherche... Précisons tout de suite qu’il existe, au sein de Kadath, à la fois des divergences personnelles bien naturelles, et une cohésion profonde qui font que ce qui suit n’est pas l’expression du dogmatisme que l’on pourrait suspecter en pareille circonstance, mais seulement l’exposition d’un consensus pragmatique, vécu au travers de nombreuses convergences expérimentales. C’est dire aussi que la définition de ce qui est «kadathien» ou non dresse moins de barrières qu’elle n’ouvre de portes à l’intelligence.

Ceci dit, il nous faut revenir à la question primordiale dont découlent toutes les autres : « Qui sommes-nous ?». L’énigme de nos origines ou, si l’on préfère, les énigmes de notre origine, ont passionné une foule de penseurs qui se sont largement complu à les rejeter dans le domaine métaphysique, préférant ainsi les rattacher plus au «pourquoi ?» des choses qu’à leur «comment ?». De leur côté, les scientifiques ne pouvaient ignorer cette « toile de fond » de leur recherche, sans pouvoir faire mieux cependant que broder quelques points sur une gigantesque tapisserie dont rapidement ils oubliaient le motif. Ce serait bien présomptueux de prétendre que Kadath a réussi la synthèse de ces deux attitudes ; il n’en reste pas moins vrai que notre but est précisément de prendre le recul nécessaire pour « photographier » cette tapisserie complexe et imparfaite, tout en vérifiant le mieux possible chaque point déjà en place, et en mettant le doigt sur les lacunes qui persistent en grand nombre et relèvent d’ailleurs aussi bien des simples faits que des interprétations avancées.

Une telle attitude, pour passionnante et enthousiasmante qu’elle soit, ne peut se cacher l’épineux problème qu’elle génère. Il faut, en effet : 1) juger de la validité d’une recherche ponctuelle (et nous ne sommes pas des spécialistes) ; 2) intégrer cette recherche dans l’ensemble des connaissances acquises ou, au contraire, modifier ces dernières à la lumière péremptoire de l’élément nouveau (et nous ne sommes pas des ordinateurs) ; 3) modifier enfin sans cesse le canevas présumé de notre Histoire selon le critère du bon sens (car nous n’étions pas à l’origine des choses). Sans aucun doute vous demanderez-vous quelle audace, quelle inconscience, quelle naïve témérité nous poussent à parler ainsi du bon sens, et à évoquer par là la Connaissance, dans le temple même de cette déesse tentaculaire que l’on nomme la Science et qui nous illumine tout entiers.

D’abord, dirons-nous, l’amour de la vérité, dont une part se cache, comme chacun le sait, sous bien des légendes et des récits ; aussi le désir de faire approcher (et si possible partager) cette vérité que chacun pressent et recherche au travers de ces origines controversées ; ensuite, un certain humanisme nouveau que, dans notre remise en question permanente, nous balbutions de crainte de nous voir trop vite enfermés ou étiquettés ; et enfin, peut-être, cette parole d’Edison qui résonne si agréablement à nos oreilles : «Ce problème est trop complexe, il n’y a qu’un amateur pour le résoudre.» Car cet oeil neuf auquel Edison fait allusion est bien évidemment le nôtre : celui de la voie moyenne que nous nous sommes tracée depuis le départ, c’est-à-dire celle de la clarté. Et pour ceux qui, à juste titre, attendent toujours cette définition qui leur semblait possible, voici très pragmatiquement le résumé succinct de notre attitude durant dix années de travail.

  • La curiosité kadathienne s’applique à la recherche de notre passé.

  • Elle rejette autant l’hypersécurisation scientifique «normalisante» que l’aventure imaginative «déstabilisante», pour prendre comme hypothèse de travail l’existence d’une culture civilisatrice primordiale, initiatrice des grandes évolutions historiques.

  • Elle implique un esprit critique constant et une large documentation, c’est-à-dire un effort incessant de remise en question.

  • Elle est communicable sans restriction, honnête dans toutes ses acceptions et donc, ni sectaire ni ésotérique.

  • Elle peut s’étendre à tous les domaines de la connaissance, dans un esprit essentiellement synthétique.

  • Elle sous-entend ainsi que les disciplines à caractère initiatique, c’est-à-dire personnel, ne sont envisagées que sous leur angle historique ou utilitaire, et non comme une fin en soi (ce qui ne constitue pas un jugement péjoratif).

  • Elle est l’apanage de toute personne désireuse de ne pas laisser les énigmes sans réponses satisfaisantes

JEAN-CLAUDE MAHIEU
(pour l’équipe de Kadath).

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE «KADATHIEN»

« A force devoir de près les affaires, il avait fini par recouvrir de quelques idées raisonnables le fond de son esprit, qui était rempli d’idées folles. »
Alexis de Tocqueville.

La plus grande satisfaction que nous ait apportée ce sondage, comparé au précédent qui date de quelques années, c’est la certitude que le «message kadathien» est très bien perçu (NDLR : sondage effectué en été 1982 auprès des lecteurs de Kadath). Puisque aussi bien, il suffit de nous lire honnêtement pour savoir en quoi nous sommes uniques... La presse et les médias, dans leur majorité, ne s’y sont pas trompés. N’est-ce pas un journaliste qui, ayant bien compris notre démarche, nous a fait l’honneur de parler, à notre propos, de «réactivation archéologique» ? Certains, par contre, continuent à pratiquer l’amalgame entre nous et ce contre quoi nous luttons. Ils préfèrent souvent nous ignorer et, somme toute, c’est très bien ainsi. Mais leurs diatribes sont intéressantes, puisqu’elles permettent d’encore mieux nous situer, si nécessaire, et de répondre aux véritables incantations stéréotypées qui se colportent contre ceux qui ont le malheur de ne pas penser en conformité avec les canons de la science officielle. Que le lecteur se rassure, je ne polémiquerai pas, car je veux, dans cet article, rester au-dessus de la mêlée. D’ailleurs, je ne citerai personne1.

De complexe en complexe.
La Foire du Livre de Bruxelles est l’occasion, pour de nombreux journalistes, de faire des synthèses sur des collections ou des disciplines. L’an passé, un auteur anonyme en avait rédigé une sur le thème : «Quand le fantastique se prétend histoire parallèle mais craie» (Le Soir du 10 mars 1982). D’emblée, voici l’état d’esprit : «...Le phénomène (l’attrait de l’homme pour le fantastique) est aussi cieux que le monde, et dès la plus haute Antiquité, on se transmettait déjà deux sortes de contes : les récits mythologiques, considérés comme des ‘vérités’ indissolubles des croyances religieuses, et les légendes qui servaient simplement à distraire petits et grands». Passons. Plus intéressante est la suite : «S’il fallait chercher les motivations et les éléments moteurs de cette littérature (l’histoire parallèle), on pourrait en discerner trois primordiaux». Il est courant d’entendre ce genre de critiques, et c’est pour cette raison que je vous les donne ici (dans le désordre), avec la réponse propre à l’esprit de Kadath.

1. Le souci d’exploiter une veine particulièrement rentable. - D’emblée, cela ne nous concerne pas : si c’était rentable pour nous, cela se saurait, et nous serions bien plus connus !

2. Saper la crédibilité des chercheurs qui ont suivi les filières universitaires, et qui occupent des postes enviés auxquels leurs diplômes leur ont permis d’accéder. - Telle n’est pas notre démarche : aucun de nous ne vise à se hisser dans une hiérarchie quelconque, puisque nous n’en faisons même pas partie. Nous vulgarisons, sans plus. L’auteur reconnaît comme nous que, pour certains savants patentés, leur théorie est parole d’évangile, mais par contre, nous ne le suivrons pas lorsqu’il affirme que, «cela fait bien l’affaire des contestataires». Nous aimerions bien, nous, qu’il en aille autrement, et que le dialogue s’installe ! D’accord à nouveau quand il ajoute que « cela cache malheureusement les efforts de ceux qui, dans les sphères scientifiques en place, remettent sur le métier ce qui semble acquis». C’est, entre autres, pour aider ceux-ci que Kadath est né. D’ailleurs, tout comme ces scientifiques, notre équipe, par les questions incessantes qu’elle pose - et qui sont bien plutôt le signe d’une volonté permanente de savoir, qu’une contestation destructrice - Kadath donc remet en cause l’acquis érigé en vérité intangible, souligne les lacunes et les faiblesses de celle-ci, et ouvre ainsi de nouvelles perspectives de discussion. Ce sont là, précisément, les bases indispensables à tout progrès, en quelque domaine que ce soit. Nous sommes pour l’évolution des idées, contre le conservatisme rigoureux, la «formolisation» de la pensée le mot est de notre rédacteur Jacques Bury)... Cela étant, qu’on ne minimise pas les ravages exercés par la première catégorie de «savants» : il faut lire pour cela « Des savants, pour quoi faire ?» (Pavot 1981) de notre ami le Professeur Rémy Chauvin (qui sait de quoi il parle !) : décortiquant l’effet néfaste pour la recherche des sociétés savantes, de la hiérarchie, des referees (lecteurs préalables anonymes), des directeurs de laboratoires, etc., il en arrive à cette constatation terrible : «On pourrait presque écrire que la science avance malgré les efforts des hommes de science pour l’en empêcher»... Et c’est un des avantages énormes de Kadath, que d’échapper à ce terrorisme-là, car nous n’avons rien à perdre !

3. Compenser le complexe d’infériorité de l’Homo (dits) sapiens dit XXe siècle, incapable de résoudre des problèmes physiques qui furent résolus voici trois, cinq, sept millénaires. - Alors là, non, trois fois non !!! L’homme du XXe siècle n’a-t-il pas marché sur la lune, ce qui n’est quand même pas une moindre sinécure que de déplacer les blocs de la terrasse de Baalbeck ? Tous deux ont réalisé des prouesses : chapeau à tous deux ! Mais pas besoin de complexes d’infériorité ou de supériorité. Simplement, l’homme ancien était différent, et nous aimerions trouver en quoi : il sentait différemment la nature (problème des sens de l’homme), il agissait différemment sur son environnement (problème de ses pouvoirs), il a fait état d’événements époustouflants (problème de leur historicité), science et religion ne faisaient qu’un (problème de l’origine de ses connaissances), etc. D’ailleurs, prenons ce genre de «motivations» avec le sourire, puisque ces critiques en retard d’une guerre se contredisent dans leurs propres pseudo-analyses. Un autre journaliste (Science et Vie d’août 1982), fustigeant tout autant les «historiens parallèles», les accuse du contraire : «Refuser à nos ancêtres toute espèce de génie technique relève plus d’une sorte de racisme que de la réalité. Une certaine littérature se nourrit du thème de leur prétendue incapacité technologique (...) De grands ‘Intervenants’ (sortes de géants aryens blonds) y viennent aider des sous-hommes tout juste bons à décorer les monolithes mais incapables de les déplacer (...) Ainsi, le ‘réalisme fantastique’ explique (et exploite) le merveilleux par le merveilleux, et n’accepte le génie de l’homme qu’à la condition qu’il soit moderne, blanc et civilisé... ou alors galactique». Voilà le réalisme fantastique expliqué, cette fois ; par notre complexe de supériorité. Non merci, Messieurs, vraiment, ceci ne nous concerne plus : cela relève plutôt de la désinformation, de «l’intox»2.

Empirisme et hallucinations ?
Qu’avais-je dit dans l’éditorial de notre deuxième numéro, qui fait pendant à celui-ci et qui ne fut guère facile (je débutais...) ? Qu’on me permette, en toute modestie, de me citer : «Partout, l’archéologie bute sur trois écueils formidables : des connaissances astronomiques venues on ne sait d’où, des constructions incroyables à échelle non humaine, et des traditions fantastiques identiques sur les cinq continents. Pour tout cela, la science a, bien sûr, ses explications, car elle y est acculée. Donc, dans l’ordre : empirisme et tâtonnements pour les connaissances astronomiques ; esclaves à la pelle et mégalomanie d’un roi pour les monuments ; imagination débridée et hallucinations pour les traditions. Nous prenons le contre-pied, sans abandonner pour autant la méthode scientifique. Ne peut-on pas, en effet, par économie d’hypothèse, faire tout dériver d’une civilisation originelle, qui aurait été décrite dans les traditions, douée de moyens ‘techniques’, et ayant légué ses connaissances à ses descendants ?»
Et qu’en est-il, dix ans plus tard ? Les termes étaient peut-être un peu vifs (jeunesse oblige), et les propositions quelque peu schématiques, mais je ne renie rien. Et mes amis de Kadath non plus, ni ceux qui nous ont rejoints depuis... D’abord, où en est-on de ces écueils et de l’attitude à leur égard ? En astronomie, voyez les os étudiés par Marshack : de celui de l’Abri Blanchart et qui date de -33.000, à celui d’Ishango remontant à -6500, il n’y a que tâtonnements et guère d’évolution ; ces hommes cochaient l’apparition de la lune nocturne, en variant un peu le système ou la technique d’incision, mais rien de plus. Par contre, l’archéoastronomie protohistorique et mégalithique semble être d’une tout autre nature : quelques siècles (peut-être) et tout y est. En tout cas, l’empirisme est ici dépassé, il y a eu observation, analyse voire compréhension des phénomènes. Et par des gens qui, sans doute, n’étaient pas des «savants» au sens où nous l’exigeons à notre époque... Passons aux constructions cyclopéennes : on sait maintenant, par les sciences de l’homme et la démographie, que l’idée d’esclaves est une vue de l’esprit, que ce soit en Bretagne ou à l’île de Pâques. Tout comme l’est l’idée de tombeaux pour rois mégalomanes et autres balivernes. Toutes ces constructions avaient un sens, un objectif, des implications, dont beaucoup nous échappent encore, mais bien plus réels que les inventions d’une certaine archéologie... Enfin, une nouvelle génération de savants a pu rétablir la richesse du mythe, en n’y recherchant plus systématiquement leurs propres fantasmes ou ceux de leur époque, mais en interrogeant les sources mêmes de la tradition, sans les engluer dans la mélasse d’une théorie qui se veut universelle (qu’elle soit marxiste ou non). La tradition avait, pour les Anciens, la valeur qu’a la science pour nos contemporains : elle transmettait scrupuleusement des connaissances préservées et des faits observés. Dans un ouvrage magistral - que je ne suis pas loin de considérer comme le plus important depuis le Matin des Magiciens, mais hélas toujours pas traduit en français -,«Hamlet’s Mill» («Le moulin de Hamlet», Gambit éd., 1969), deux historiens des sciences, Giorgio de Santillana (du MIT), et Hertha von Dechend (Francfort), démontrent au travers d’une documentation à vous couper le souffle, que les mythes du monde entier ont une origine commune, et que celle-ci remonte à l’époque prélittéraire, c’est-à-dire avant l’éclosion de l’écriture. A une époque de la protohistoire donc, les hommes du monde entier pensaient selon des concepts analogues...

Nous, gens de Kadath - nous comme vous -, si nous divergeons sur la portée de certaines démonstrations, nous n’en avons pas moins une méthode et une vision communes. La méthode : rigueur et imagination, jointes à une solide indépendance d’esprit. L’archéologie et ses sciences connexes sont aussi et surtout affaire humaine, et à ce titre, ne sont pas infaillibles... pas plus que nous d’ailleurs ! Ce que nous proposons, ce sont des faits vérifiés et vérifiables, mais qui n’en sont pas pour autant, toujours et systématiquement, des preuves au sens juridique du terme, mais plutôt des indices. Et en ce domaine, comme en d’autres, pour se dire apte à juger, il est bon de suivre l’évolution des idées, l’épistémologie des sciences en l’occurrence. Et depuis la parution de «La logique de la découverte scientifique» (Payot), du philosophe des sciences Karl R. Popper, il n’est plus permis d’encore raisonner comme si rien n’avait changé (et cela vaut autant pour nous que pour nos détracteurs). Tout tourne autour de la question fondamentale : «quel critère appliquer pour évaluer le caractère scientifique d’une proposition quelconque? ». Sujet brûlant, auquel on se heurte comme le papillon de nuit contre la vitre. Car Popper constate que des propositions fausses peuvent avoir un sens et révéler autre chose, tout comme une idée peut s’avérer juste sans pouvoir être vérifiée pour autant par l’expérience. Somme toute, selon lui, il serait impossible de prouver la justesse d’une hypothèse ou d’une idée. Conclusion sans doute trop sombre pour être irrévocable (par définition, elle ne pourrait pas non plus être prouvée...). Pour Kadath, deux constatations très simples : 1. de par la nature même de l’objet de nos recherches, nous nous trouvons en première ligne pour ce genre de problème épistémologique ; et 2. dès le départ, nous fûmes «poppériens» avant la lettre, contestant tout ce qui nous semblait être affirmé trop péremptoirement, dans un camp comme dans l’autre... Disons, en attendant, et pour répondre très simplement au problème posé, qu’en ce qui nous concerne, c’est avant tout l’existence d’un faisceau préalable de convergences qui noue incite à y aller voir de plus près.
Par ailleurs, plus l’archéologie progresse, plus surgissent de nouveaux problèmes et de nouvelles directions de recherche : notre rôle est aussi, parmi celles-ci, d’attirer l’attention, voire de favoriser celles qui font progresser dans le sens que nous avions pressenti intuitivement. On parlera de mauvaise foi ? Peut-être. On se méprendra sur le terme «intuitif» ? Erreur ! Car il ne s’agit pas ici de subjectivité, mais d’une constatation inéluctable : plus nous avançons dans nos lectures et nos recherches, plus s’impose à nous la conviction d’un scénario «différent» pour expliquer le mystère de nos origines, et non conforme à l’optique réductionniste, laquelle explique peut-être certains aspects, mais en ignorant délibérément ceux qui s’y opposent. Et tout ce qui peut aller dans le sens de cette «archéologie nouvelle» que nous appelons de nos vœux, doit être encouragé. Si d’autres s’y refusent, nous nous en chargerons. Car nous nous voulons d’avant-garde, là où se défrichent les voies futures. Somme toute, Kadath se veut le commun dénominateur d’une archéologie nouvelle, non pas que celle-ci ne pourrait se faire sans nous, mais bien plutôt qu’elle ne peut se faire sans que nous ne soyons «au parfum»3.

«Kadath» est-elle un paradigme ?
Revenons un peu à ces «intuitions». Dans son récent ouvrage «Mystères» (Albin Michel 1981), l’écrivain et penseur anglais Colin Wilson élargit quelque peu la notion de «paradigme» - ce qui signifie «modèle» et, au départ, «l’archétype dans la philosophie platonicienne» (Larousse). Ici, il l’applique plutôt à la recherche scientifique, et cela mérite qu’on s’y attarde. «La science est une méthode pour étudier l’univers, dit-il. Tout bon chercheur commence par s’orienter, par établir des points de repère, essaie de dresser une carte mentale du type d’univers qu’il compte explorer (la ‘carte’ de Ptolémée représentait la Terre au centre de l’univers, avec les étoiles et les planètes tournant autour d’elle). On appelle cette ‘carte mentale’ un paradigme. Quand nous jetons un coup d’œil sur l’histoire de la science, nous constatons que les paradigmes sont toujours délaissés à un moment ou à un autre, mis au rebut et remplacés par de nouveaux. Mais ce processus n’est pas aussi simple et automatique qu’il y paraît. Les scientifiques n’aiment pas abandonner leurs anciens paradigmes ; ils s’y accrochent aussi longtemps qu’ils le peuvent, ignorant délibérément ou réfutant avec force les nouvelles preuves qui les poussent à se remettre cri question. Nous avons tous le désir profond de croire à un univers stable et ordonné (...) Ce n’est pas un ‘choix’, mais un mécanisme subconscient. Il faut le reconnaître, un monde plein d’‘exceptions’ deviendrait une sorte de cauchemar. Mais un monde sans ‘exceptions’, ou bien nous transformerait en légumes, ou bien finirait par nous rendre malades d’ennui. Le problème est de trouver un équilibre entre les deux extrêmes. Nous avons besoin d’un monde avec suffisamment d’étrangeté et de ‘nouveauté’ pour nous garder éveillés, mais pas au point de provoquer un sentiment d’insécurité. Et ici, il nous faut reconnaître que le degré d’incertitude varie suivant les individus. Comme on l’a vu, la plupart des scientifiques semblent avoir une forte propension à s’accrocher à leurs anciens paradigmes. Par contraste, des gens comme Charles Fort et Jacques Bergier tirent satisfaction du fait que l’univers regorge d’anomalies»4.

Le goût pour cette ‘nouveauté’ dont parle Colin Wilson, est certes un aspect de notre «complicité», entre rédacteurs et collaborateurs de Kadath, mais aussi entre ceux-ci et leurs lecteurs. Avions-nous pour autant proposé un paradigme, par exemple en parlant de «civilisation originelle par économie d’hypothèse» ? Si telle est bien la conviction intime de certains d’entre nous, elle n’en est pas pour autant contraignante. Et c’est mauvaise foi de la part de nos détracteurs que de croire, ou feindre de croire, que nous prônons un quelconque surhomme. Ceci sous prétexte que nous répétons toujours (en quatrième page de couverture) que « Kadath est la cité légendaire des Grands Anciens, symbole de l’origine des civilisations». Si paradigme il y a, il est purement symbolique, et peut recouvrir tout ou partie d’une ou plusieurs solutions. Ceci doit être bien entendu, sans quoi notre démarche pourrait être empreinte d’ambiguïté et devenir rapidement suspecte. Enfin, si nous nous voulons «entièrement consacrés au réalisme fantastique en archéologie», disons une fois encore que nous entendons par là, la recherche du fantastique dans la réalité des faits : car en effet, plus on approfondit, plus on débusque ce fantastique «réel», mais surtout, plus il nous apparaît comme fiable puisque, précisément, il est le fruit d’un approfondissement, et non d’une appréhension superficielle de la réalité.

La remise en question des idées reçues ou préconçues n’est pas une fin en soi, mais relève de la maïeutique ou «ironie socratique». Poser des jalons est un pas de plus, mais c’est encore insuffisant. Il faut que tout cela débouche sur la réflexion et suscite des idées neuves. Là, reconnaissons-le, nous n’en sommes qu’aux balbutiements, mais le remue-méninges actuel, engendré par l’approche de ce dixième anniversaire, nous en donne un avant-goût vivifiant. Y a-t-il absence d’idées dans Kadath ? Certes oui, si on attend de nous des solutions à tout prix pour les problèmes traités. Mais pour le reste non, je ne pense pas. Regardant tous dans la même direction (pour citer Saint-Exupéry), les rédacteurs de nos articles n’hésitent pas à y inclure leurs propres idées. Il suffit de les lire attentivement pour s’en persuader. Simplement, ce portrait-robot que, dans notre grande candeur, nous espérions voir se préciser assez rapidement, eh bien, on est encore loin de l’avoir dessiné ! En un sens, ce serait malheureux, car nous n’aurions plus de raison de poursuivre ! Et donc, la décennie qui vient devra être plus souvent consacrée à des tentatives de synthèse de plus en plus amples. Nous nous y attelons. Mais avec rigueur, et sans précipitation. Puisqu’il est bien vrai aussi que s’impose inexorablement à nos esprits à tous la conviction que ce que nous recueillons appartient non pas à un seul puzzle, mais à deux, ou trois même.
Comme dans une enquête d’Hercule Poirot... et non de Sherlock Holmes.

Des rubriques qui en disent long.
Nous avions réparti nos recherches entre une dizaine de rubriques, dont certaines ne sont d’ailleurs apparues qu’au fil des ans. Nous les avons laissées se développer seules, même s’il leur arrivait de ne pas toujours suivre la direction pressentie au départ, car tout ceci ne s’éloignait guère de notre intuition première. Certaines sont, à tort ou à raison, reçues comme plus «kadathiennes» que d’autres. C’est vers elles qu’il faut donc se tourner pour faire les premières constatations, et surtout voir quelles perspectives s’ouvrent à nous.

1. Pièces à conviction. Jacques Bergier disait qu’il attendait toujours qu’on lui exhume une machine à laver néolithique. C’était une boutade. Des objets peuvent être bien plus «explosifs» qu’une machine à laver. Mais chose curieuse, alors qu’on s’attendait à ce que ces pièces à conviction comblent des hiatus, elles créent bien plutôt des lacunes et n’expliquent rien du tout ! Que nous révèle l’horloge d’Anticythère sur la civilisation grecque ? Rien ou presque. Elle est là, c’est tout. Piles de Bagdad, cartes de Pirî Raïs ne peuvent non plus être reliées à quoi que ce soit. Seule peut-être la boussole olmèque nous en apprend-elle plus sur l’orientation des temples d’Amérique Centrale et, comme on le verra plus loin, les miroirs concaves sur la nature de la royauté. Mais dans l’ensemble, tout cela est plutôt déconcertant. Pour le moment, du moins...

2. Anciens rois de la mer. On peut se demander qui, finalement, n’était pas allé en Amérique avant Christophe Colomb ! Mais à l’opposé de celui-ci, ces contacts antérieurs n’ont pas détruit la civilisation amérindienne existante. Les éléments étrangers s’y sont intégrés et ont été assimilés, puis ont disparu. D’où la nouvelle difficulté qui a surgi : c’est dans les structures mêmes de la culture «contactée» qu’il faut rechercher les traces de ces échanges. Tâche bien plus ardue que de recenser simplement les (souvent douteux) vestiges. En outre, plus ça va, plus on remonte dans le temps : l’essentiel s’est passé bien plus tôt qu’on ne l’imaginait.

3. Théoarchéologie. C’est dans le numéro 28 de Kadath que nous avons introduit cette notion. Notre civilisation judéo-chrétienne est, par définition, très sensibilisée aux textes de la Bible. Mais celle-ci est aussi un des rares textes sacrés qui, malgré ses innombrables altérations, ait gardé le lien avec la Tradition (avec un grand T) dont il est issu. Seuls les textes sacrés de l’Inde et certaines traditions orales d’Afrique peuvent en prétendre autant. Les textes chinois, pour ne donner qu’un exemple, ont souvent complètement perdu le fil. Cela étant, la théoarchéologie creuse de plus en plus profond (nos lecteurs l’auront remarqué), et entrent maintenant en jeu la sémantique et la symbolique du langage, c’est-à-dire la signification accordée aux diverses notions. Et ceci, toujours à la recherche du «noyau dur» de la tradition, autrement dit, des concepts très, très archaïques.

4. Archéoasrronomie. Vous souvient-il de notre article du n° 11, où nous options pour ce terme-là plutôt que pour «astroarchéologie», destinés à définir une nouvelle discipline encore balbutiante ? Aujourd’hui, des congrès y sont consacrés, et les archéologues ont fini par l’admettre (tout en rechignant encore sur la précision extrême que des gens comme Thom accordent aux connaissances astronomiques des Mégalithiques). Mais de nouvelles énigmes surgissent, et devront maintenant être prises à bras le corps : la structure de ces sociétés, les origines de ces connaissances, le mode d’emploi. Car si l’on commence à bien connaître Stonehenge ou Carnac, on reste confondu et muet lorsqu’il s’agit de répondre au «pourquoi». Stonehenge, observatoire astronomique, oui mais... pour quoi faire ? Tout se passe, au contraire, comme si l’on avait voulu figer des connaissances dans la pierre une fois pour toutes, et pour ne plus s’en servir . Par jeu ? Si nous abordons d’autres sites, il faudra qu’ils nous aident, cette fois, à circonscrire cette «civilisation des mégalithes», qui en était bel et bien une, dans le sens de «culture» et non de «peuple».

5. Géographie sacrée. Ce n’est pas là une notion neuve, et nous n’avons rien inventé en la matière. Des livres y avaient été consacrés, plus particulièrement sur l’implantation des sanctuaires de la Grèce et de l’Egypte anciennes. Il nous arrivera d’en reparler par la suite. Mais ayant une fois pour toutes l’esprit mal tourné, nous n’hésitons pas à rassembler sous cette bannière, la «centrale d’énergie» de Carnac, la géomancie du feng-shui chinois (disposition des habitations en fonction des courants telluriques), l’archéoastronomie non-mégalithique et, bien sur, la théorie des leys. Rigueur et imagination étant notre devise, nous passerons au crible ce qui se fait dans ce domaine, sachant l’enthousiasme parfois incontrôlé de certains chercheurs, mais sachant aussi pertinemment bien qu’on met là le doigt sur quelque chose d’important en liaison avec la mentalité des civilisations disparues. Une notion capitale donc, même si elle n’a plus cours aujourd’hui (avec les conséquences que l’on sait).

Ceci pour les rubriques plus «kadathiennes» que nature. Mais pour nous, chaque rubrique est importante, et c’est pourquoi nous nous y accrochons solidement, et les tenons limitées à une dizaine : si le sujet ne rentre pas dans l’une d’elles, c’est que ce n’est pas pour nous ! Chaque sujet doit apporter des éléments de connaissance permettant de mieux situer et de comprendre toutes les civilisations disparues, et aussi ce qui les unit par-delà les âges.
«Le progrès n’est pas de renforcer les parenthèses, mais de multiplier les traits d’union», dit Louis Pauwels. Et si ceci nous force inexorablement à reculer dans le temps, c’est qu’il doit y avoir une raison sous-jacente à cela, et que, tout aussi inexorablement, nous nous rapprochons du but.

Je m’en voudrais de ne pas conclure par une réflexion pleine de sagesse du grand Alexandre von Humboldt, et que cite de Santillana dans «Hamlet’s Mill». Ami lecteur, sachez bien que ce que vous lisez dans votre Kadath n’est pas le fruit d’une quelconque initiation : l’essentiel est du domaine public, mais les obstacles à franchir sont énormes. Ou alors, il suffit, pour ceux qui n’en veulent pas, de ne pas en parler, ou de ne pas le traduire. A cet égard, notre vieille Europe est bien mal «aérée» au regard du monde anglo-saxon. Et il arrive que des chercheurs, scrupuleux mais pas assez orthodoxes aux yeux de tous, viennent discrètement frapper chez nous, car nous sommes leur dernier recours pour être publiés correctement, sans censure, c’est-à-dire avec respect. Et ainsi espérer enfin toucher, par le biais de Kadath, la personne qui réagira. De toutes ces notions nouvelles qui, pour beaucoup, sentent le soufre, vous êtes, vous, Ami lecteur, imprégné. Mais lorsque vous en parlerez à d’autres, n’oubliez jamais cette constatation un peu désabusée d’Alexandre von Humboldt :

« D’abord, les gens nieront la chose,
Ensuite, ils la minimiseront,
Et enfin, ils diront que cela se savait depuis longtemps. »
Mais qu’à cela ne tienne : vous aurez été parmi les premiers à le savoir,
et vous aurez connu l’ivresse du premier pas sur un pic inviolé.

IVAN VERHEYDEN
(rédacteur en chef)

Ces deux textes ont parus dans le no 50 de Kadath - printemps 1983


  1. Des lecteurs se sont dit agacés par certaines polémiques dans Kadath, et nous déconseillent d’essayer de convaincre des gens qui ne le seront quand même jamais. Disons tout de suite que cela ne nous a guère amusé non plus, et que le but n’était pas de convaincre. Sur dix ans, cela s’est produit six fois, mais un concours récent de circonstances a voulu qu’il y en ait trois coup sur coup. La première fois (n° 8), il s’agissait de nous démarquer d’Erich von Däniken, et de mettre le lecteur en garde contre ses faux notoires. La fois suivante (no 17), il fallait répondre à l’outrecuidance d’un Jean-Pierre Adam qui, en un livre agressif, prétendait balayer l’archéologie fantastique. Puis (n° 38), suite à notre numéro spécial sur l’île de Pâques, j’ai rendu compte de la tentative éhontée d’un André Valenta pour réduire l’archéologie pascuane par un procédé orwellien de réécriture de l’histoire. La lettre de Pierre Méreaux à Science et Vie (n° 45) n’avait d’autre but que de rectifier une série d’inepties proférées dans une revue que lisent nombre de nos lecteurs. Quant aux attaques personnelles dont avaient été victimes Eric Guerrier (n° 46) et Jacques de Mahieu (n° 47), la plus élémentaire courtoisie était de leur offrir le droit de réponse qu’on leur refusait, ou qui avait été tronqué. Voilà. Nous ne cherchons pas la polémique, mais nous ne nous laisserons pas faire non plus, ni ne lâcherons ceux qui nous font l’honneur de leur amitié.

  2. Cet articulet, où est fustigé le réalisme fantastique, est consacré à un objet (le bois hérissé de quelques os d’oiseaux, et qui, selon l’auteur, serait un passe-fil destiné à faire glisser sous la glace une ligne de pêche à hameçons multiples. L’auteur décrit principalement la manière dont on pourrait s’en servir. Fort bien. Mais cela étant, de l’objet, on ne dit rien : dimensions, volume, densité introuvables ; fut-il découvert par quelqu’un (qui, quand, où ?) et décrit quelque part (où ?) ; vient-il de l’Arctique ou de l’Antarctique, de quel pays, de quelle époque ; est-il unique ? Rien, rien ! Et cela dans une revue qui veut faire la morale aux autres. Il est dit que l’objet est « rare, et peu connu même des spécialistes consultés (...) Il est né à une époque et dans une peuplade indéterminées ». Fichtre, quelle précision ! L’auteur peut tout aussi bien l’avoir trouvé dans un musée que dans une poubelle, ou au marché aux puces de Saint-Ouen... s’il ne l’a pas bricolé lui-même !

  3. On a pu, parfois, nous reprocher d’ignorer des solutions différentes de nos hypothèses, ou de sous-estimer les bonnes vieilles évidences de l’archéologie classique. Il faudrait voir ces lacunes cas par cas pour pouvoir y répondre. Je puis garantir en tout cas que ce n’est pas délibéré : soit que nous pensons la chose connue parce qu’enseignée dans les écoles, soit que nous l’avons citée ailleurs, dans un article antérieur. Sans doute aussi nous arrive-t-il d’en avoir parlé entre nous, et d’avoir dû conclure que cela ne tenait pas debout. Car il est aussi de «bonnes vieilles évidences» qui ne survivent que par un consensus tacite à ne pas les remettre en cause. Mais je ne tenterai pas ici de nous disculper systématiquement : ce genre d’omission peut arriver, et nous tâcherons d’y faire plus attention. Car il est vrai, reconnaissons-le, que si nous sommes soucieux de tenir compte des acquis véritables de la science officielle, il nous arrive de n’y avoir recours que dans le cadre d’un sujet préalablement choisi pour son appartenance au domaine du réalisme fantastique. Et si nous avons constaté, une fois pour toutes, que l’archéologie classique n’a pas prise sur lui ou ne s’en soucie guère, l’esprit humain est ainsi fait que nous finissons par ne plus y songer, à ces explications «classiques».

  4. Colin Wilson cite en exemple Charles Fort et Thomas Lethbridge. Mais comme ce dernier est encore peu connu du lecteur francophone, j’ai préféré le remplacer par l’un de ses équivalents de ce côté-ci de la Manche, Jacques Bergier.