Sémantique et linguistique à l’île de Pâques

Patrick Ferryn





Lorena Bettocchi, née en Toscane, professeur retraité du ministère français de l’Education nationale, étudie le proto-polynésien et les écritures de l’île de Pâques – Rapa Nui comme l’appellent actuellement les autochtones – depuis 1992, date de sa nomination au service du ministère de l’Education de Polynésie française. En 1998, elle participe au Ve Forum des langues maori qui se déroule à Tahiti. Son premier exposé sur l’ancienne écriture rongorongo de l’île de Pâques est adopté à l’unanimité par les linguistes présents. Monseigneur Leclea’h, évêque des îles Marquises et éminent linguiste, l’encourage à publier et à poursuivre ses recherches. Quelques mois après le forum, elle publie dans son ouvrage La parole perdue le contenu de sa conférence. L’auteure a donc constitué discrètement, et ce jusqu’en 2004, une première banque de données personnelle sur le rongorongo. C’est en étudiant en profondeur ces documents, en les transformant en archives avec des outils de communication modernes, qu’elle se met à vérifier cette banque de données et commence à repérer des erreurs dans les publications de ses prédécesseurs. Selon elle, ces déviances ont affecté les recherches sur le rongorongo depuis 1893 jusqu’en 1997. Durant les cinq années qui vont suivre la constitution de sa première banque de données, Lorena Bettocchi, soutenue par des linguistes polynésiens, des familles rapanui et par de nombreux scientifiques chiliens et européens, va devoir se battre afin de publier des découvertes inédites.

Résidente chilienne (2005-2009), Lorena Bettocchi a considérablement fortifié la banque de données rongorongo en ethnolinguistique. Ses travaux et découvertes au Chili sont totalement inédits. Elle a prouvé qu’à partir de 1935, un atelier rapanui composé de jeunes lépreux s’est consacré à corriger les erreurs d’un répertoire de signes rongorongo publié en Europe en 1893. Elle a découvert la tablette issue de cet atelier, puis reconstitué toute l’histoire du rongorongo et l’a présentée à la IVe journée historique du musée maritime de Valparaiso. Son exposé, publié dans les actes de ce congrès, a été réceptionné en 2007 par le Conseil des recteurs de Valparaiso. Elle a ensuite effectué une étude minutieuse et complète sur toutes les petites pierres gravées d’écritures provenant de l’île de Pâques et exposées dans les musées. Sa dernière découverte est de taille. Elle concerne le plus illustre objet rongorongo : un bâton de maître appartenant au Museo Nacional de Historia Natural de Santiago. L’auteure a démontré devant témoins où commence exactement l’écriture du bâton et en a déduit le sens, la direction de la gravure de cet objet. Elle a participé à la réalisation du téléfilm Les écritures de l’Océan, d’Olivier Jonneman et Pierre Vachet, produit par France Télévisions, RFO Nouvelle-Calédonie (sorti en 2006). Lorena Bettocchi fut professeur de communication et d’informatique et, depuis 2008, elle fournit à des jeunes universitaires pascuans, responsables de la sauvegarde de leur patrimoine, les outils nécessaires afin de travailler eux-mêmes sur leur ancienne écriture. Aucun organisme n’a, à ce jour, pris en charge le coût de ses recherches.

“¿Conoces a Lorena?” (tu connais Lorena ?), c’est ce que plusieurs amis rapanui m’ont à diverses reprises demandé avec un empressement non dissimulé tandis que j’étais là-bas, en 2007. Non, je n’avais pas encore eu ce plaisir. J’ai donc découvert ses enquêtes à mon retour. Elles n’ont pas non plus échappé à Catherine et Michel Orliac : dans leur Trésors de l’île de Pâques, véritable somme sur le sujet, publiée en 2008, ces spécialistes citent Lorena Bettocchi parmi les chercheurs notoires qui se sont attelés à l’énigme des rongorongo. Cette auteure s’inscrivant en droite ligne dans la philosophie de notre revue, nous avons estimé opportun de vous présenter le fruit de ses recherches, qu’elle a bien voulu mettre à jour et restructurer pour Kadath, et qui viennent ici compléter et enrichir ce que nous avions déjà publié sur l’écriture de l’île de Pâques. Maururu roa, Lorena.

PATRICK FERRYN