LA GRANDE RÉCITATION DES SIGNES

« Dans le rongorongo, il n’y a jamais eu la mort ! Il décrit toutes les manifestations de la vie. Regardez toutes les expressions concernant les oiseaux, les plantes, les gestes des hommes. Notre écriture n’a jamais comporté des symboles phalliques comme on a voulu le faire croire. Nos ancêtres étaient linguistes : nous avons peut-être devant nous des dictionnaires de proto-polynésien. » (Clemente Hereveri Teao)

Lorena Bettochi





En juillet 1914, la scientifique britannique Katherine Routlege, alors à la recherche du rongorongo et en visite dans une maison rapanui, reçoit un présent : un papier portant des signes. On lui dit que l’auteur est Tomenika, un vieillard malade, et qu’il se trouve à la léproserie. On la prévient qu’il a perdu la mémoire. Katherine, bravant les interdits, accompagnée par son guide Ramón te Haha, va le rencontrer. L’ancien fait de gros efforts pour sortir lentement d’une petite case à la porte basse. Ses jambes maigres dépassent d’un vieux manteau de la marine chilienne. Katherine trouve son regard extraordinaire et pense qu’il devait être très beau dans sa jeunesse. Reconnaissant son neveu Ramón, Tomenika accepte de les recevoir et, pour converser, s’assoit sur une couverture, par terre devant la porte de sa case. Il demande un crayon, un morceau de papier qu’il trouve trop petit. Puis, tenant le crayon dans son poing, le pouce sur le haut du crayon, il dessine sans hésiter quelques lignes de très jolis signes et se met à réciter “Timo te ako-ako... ”. Katherine note les paroles du chant qui, selon elle, correspondent à chacun des symboles dessinés.

Une fois rentrée à Londres, Katherine Routledge donnera un grand nombre de conférences puis rédigera son livre (Routledge, 1919). Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle confiera ses notes à la Royal Geografical Academy. Le dernier dessin de Tomenika se perdra durant la transformation des documents papiers en microfilms, mais la récitation y est encore. Elle est incomplète car Tomenika avait perdu la mémoire. Lorsque Katherine voulut le revoir pour compléter ses notes, on lui dit qu’il s’était éteint le lendemain de sa visite. Tous les scientifiques qui consacrèrent une partie de leur vie à l’île de Pâques explorèrent les précieuses notes de Katherine Routledge. Deux d’entre eux retrouvèrent ce chant “Timo te ako-ako” et l’associèrent, comme la Britannique l’avait pensé, à la lecture des signes rongorongo. Pire, ils tentèrent de le traduire. Cela donna deux traductions publiées, l’une par le Dr Campbell (1970) dans son ouvrage sur l’héritage musical rapanui, et l’autre par Steven Fisher (1997) dans son livre sur le rongorongo. Les études des deux auteurs étant insuffisantes, ces traductions et décryptages incorrects, où il est question de fantômes vaniteux (Campbell) ou d’oiseaux à quatre pattes (Fischer), ne furent pas acceptés par les héritiers de la tradition orale, les familles de Tomenika et de son petit-fils Gabriel Veri-Veri, qui fut, à partir de 1936, l’un des meilleurs écrivains rapanui. Gabriel connaissait ce chant depuis son enfance. Il savait lire et écrire. Il le nota phonétiquement dans l’un de ses cahiers et offrit le manuscrit à Esteban Atan, descendant du dernier roi rapanui Atamu-te-Kena.

Durant mes dernières années d’études sur la langue ancienne rapanui, à la recherche de la parole perdue, je me suis liée d’amitié avec l’anthropologue rapanui Clemente Hereveri Teao, petit-neveu de Gabriel Veri-Veri. Clemente retraça d’abord la généalogie de sa famille depuis son ancêtre Timo a Tu’u-Hau-Reka, le graveur des signes, celui qui savait les réciter. Nous avons situé son époque : entre 1750 et 1800. Son nom signifiait (ci-après, restructuré dans la séquence habituelle français/rapanui) : “graveur, lecteur de signes (Timo) a Tu-u (descendant du premier fils d’Hotu Matua, Tu’u Maheke) - paix (Hau) beauté (Reka ou Renga)”. Le petit-fils de Timo était Tea-Tea, dont le nom veut dire “Très-blanc” ou “Très-lumineux”.

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