SALUT L'EMILE !

Le 17 août 2006, au Mayet-de-Montagne, petite commune rurale de la montagne bourbonnaise, en France, MM. Patrick Pierrard, préfet de l’Allier, Gérard Charasse, député, et François Szypula, vice-président du Conseil général du département, avaient fêté le centenaire d’Emile Fradin, l’inventeur (au sens archéologique du terme) de Glozel, en compagnie des membres de sa nombreuse famille. L’événement avait bien évidemment été relayé par les médias régionaux et avait donné lieu à de touchantes photos montrant le digne centenaire soufflant les bougies de son gâteau d’anniversaire.

“Dignité et opiniâtreté” sont sans nul doute deux mots qui illustreront à merveille ce qu’a été la conduite d’Emile Fradin tout au long de l’interminable controverse qu’est l’affaire de Glozel, maintes fois évoquée dans nos pages et à laquelle nous avions consacré un livre1. “Cent années de constance et de droiture”, comme l’a résumé le préfet. C’est que depuis ce 1er mars 1924, jour de la découverte des premiers objets au champ Duranthon (rebaptisé ensuite Champ des morts), lorsqu’il avait dix-sept ans, Emile Fradin n’a cessé de tenir tête à ceux qui ne voyaient en lui qu’un vulgaire faussaire qui se serait mis à vouloir défier et berner les historiens. Malgré plusieurs générations de chercheurs qui se sont succédé dans la montagne bourbonnaise, la “guerre des briques” ou “l’affaire Dreyfus de la préhistoire”, comme on a fini par désigner cette âpre dispute, divise toujours le monde savant en pro- et anti-glozéliens. Périodiquement et en dépit de plusieurs procès qui ont innocenté Emile Fradin voici plus de soixante-dix ans (!), un journaliste ou un adversaire mal avisé, au mépris de la chose jugée, sème sans vergogne la suspicion à coup de clichés et de données éculés. Du coup, la famille Fradin n’a d’autre issue que de riposter pour défendre son intégrité une nouvelle fois mise à mal. L’actualité de ces bégaiements navrants de l’histoire est accessible via le site Internet consacré au musée de Glozel (www.museedeglozel.com). Fort heureusement, on y trouve aussi une masse de documents historiques et d’informations passionnantes.

Adieu l’Emile, je t’aimais pas bien… entonneraient volontiers en chœur les représentants du milieu de l’archéologie française, s’inspirant d’une chanson de Jacques Brel. Car si les élus locaux de l’Allier chérissent à présent l’enfant du pays, les “officiels”, ces messieurs de Paris, fussent-ils membres de la prestigieuse Société Préhistorique Française, du musée du Louvre ou plus tard des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, n’ont eu de cesse de vilipender Emile Fradin, de l’accuser de toutes les malversations et de le vouer aux gémonies. Le 25 février 1928, par exemple, sur une manigance du Dr Félix Regnault, président de la Société Préhistorique Française, ils avaient envoyé la brigade mobile de Clermont-Ferrand pour une perquisition honteuse et brutale qui traumatisa longtemps la famille entière ; les modestes meubles et vitrines du petit musée improvisé dans la grange furent fracturés et brisés ; quelque deux cents objets furent ainsi saisis, cassés et confisqués durant plusieurs années. Des échantillons de terre, des cailloux, de banals outils et ustensiles communs à n’importe quelle ferme (“le matériel du graveur” !) furent emportés comme pièces à conviction. Dans l’habitation attenante, le grand-père d’Emile, âgé de plus de soixante-dix ans, alité et grippé, fut sorti de son lit sans ménagement, jeté à terre et molesté. A deux reprises, Emile essuya gifles et injures du commissaire qui exécutait la basse besogne. Après avoir tout bousculé, vidé les armoires et les commodes, ils ont mis la main sur des cahiers d’écolier, des dessins d’enfants et des livres de classe. Au terme de moult intrigues, péripéties et coups de théâtre, sans omettre des lettres anonymes, des faux manifestes et des expertises truquées, deux jugements de cour, en 1931 puis en 1932, finiront par rétablir l’honneur d’Emile Fradin et des siens, en déboutant les plaignants de la Société Préhistorique et du Louvre, les condamnant même aux dépens. La toute-puissante science française mise en échec par un petit paysan auvergnat ? Impensable !

D’aucuns n’ont jamais pu s’y résoudre. Et quatre-vingt-quatre ans plus tard, Glozel reste toujours en travers de la gorge de beaucoup. Le 21 décembre 1992, sur la chaîne de télévision française TF1, Henri Delporte, alors inspecteur général des Antiquités nationales et ancien conservateur du Musée de Saint-Germain-en-Laye, déclarait déjà qu’il n’était pas opportun de procéder à un travail rationnel et scientifique au Champ des morts. Depuis, plusieurs demandes en bonne et due forme ont été introduites auprès des autorités en place pour que des fouilles conduites par de vrais experts (“officiels”) puissent reprendre à Glozel. En vain. Delporte lui-même avait un jour lancé, lors d’une conférence à Bruxelles : “du vivant de Fradin on ne fouillera pas à Glozel !” Entre-temps, l’éminent spécialiste du Paléolithique supérieur et de l’art du Quaternaire est décédé. Paix à ses cendres. Mais à 102 ans aujourd’hui, Emile Fradin n’est pas encore moribond, fort heureusement, malgré le poids des ans. C’est qu’il est coriace, le bougre. Des montagnards comme lui – “qui sait où il va, mais toujours avec une pointe d’humour. Et il en faut pour combattre la bêtise”, ajoutait François Szypula – on n’en fait plus, tout le monde vous le dira, par là-bas ! Les fouilles demeurent cependant interdites à Glozel. En refusant ainsi avec une obstination farouche, les autorités françaises se rendent coupables de ne pas vouloir faire toute la lumière sur cette collection pour le moins originale et inclassable à la fois, qui constitue un véritable casse-tête, il faut le reconnaître. Cet oukase a pour effet pervers de laisser la porte ouverte à l’obscurantisme et à tous les délires. Certes, en 1983, le ministère de la Culture, sous l’égide de Jack Lang, avait autorisé une fouille partielle au Champ des morts, des sondages aux abords du site et à Puyravel, un peu à l’est de Glozel (voir Kadath n° 96). Mais on s’interroge toujours sur la raison pour laquelle on a soigneusement évité de creuser… là où l’on sait pertinemment qu’il y a de fortes chances de trouver encore quelque chose, car le Dr Morlet avait préservé des zones intactes pour les chercheurs des générations futures. Et ces emplacements sont connus des propriétaires des lieux. D’ailleurs, Emile Fradin révèle dans ses mémoires2 qu’en 1974, des spécialistes des datations (Mejdahl, Silow et MacKerrell), accompagnés de deux ou trois archéologues, y allèrent de quelques coups de bêche, un peu à la dérobée : “Nous avons creusé une tranchée d’environ trois mètres de long, un de large et presque deux de profondeur. Et Mejdahl y a trouvé un très beau petit vase, entier, intact avec deux ou trois inscriptions” (Fradin, p. 252). Peu après, madame Lemercier, avec son équipe du laboratoire de magnétométrie du Centre d’Etudes Nucléaires de Grenoble, dressa une carte des anomalies magnétiques du Champ des morts, laquelle fit apparaître ce qui pourrait être des fosses recelant peut-être du mobilier. Alors, pourquoi tergiverser et ne pas fouiller aux endroits ainsi repérés ?

Depuis trop longtemps, de fallacieuses excuses sont régulièrement invoquées.

  • Idéologiques : “on a le sentiment que quelqu’un a essayé de ‘fabriquer’ une civilisation.” C’est ce qu’affirmait Jean-Paul Demoule (président de l’Inrap – Institut national de recherches archéologiques préventives), cité par le journaliste Stéphane Foucart dans son article du journal Le Monde3. Pour Demoule et d’autres, un Glozel authentique semble impossible à concevoir. Il doit y avoir eu contrefaçon. Ils concèdent cependant que “si tel est le cas, les talents techniques du ou des contrefacteurs sont réels”. Avec des datations – admises par la plupart des pro-glozéliens et en tout cas par les membres du CIER (Centre International d’Etude et de Recherche) – qui s’échelonnent entre 300 avant J.-C. et 700 de notre ère, mais également du XIIe siècle à nos jours… il serait plus qu’intéressant, dès lors, d’identifier ce génial faussaire ! Et aussi, sans doute, de lever les filtres limitant notre perception.

  • Politiques : en France, le fantasme d’un Glozel berceau de l’écriture alphabétiforme dans des temps immémoriaux jouirait d’une certaine popularité au sein d’une droite extrême que le paradigme “Ex Oriente lux” irrite particulièrement. Voilà un vieux démon qu’il n’est pas bon de réveiller, professe-t-on. Le cas échéant, il est urgent que les partisans de cette thèse mettent enfin leurs données à jour, car cela fait belle lurette que ceux qui suivent de près l’affaire de Glozel ont abandonné cette fausse piste qui a leurré les premiers fouilleurs (à commencer par le Dr Morlet lui-même, il ne faut pas le cacher). De plus, il convient de replacer cette vue de l’esprit dans le contexte de l’époque et des connaissances fragmentaires que l’on avait de ces questions dans le premier quart du XXe siècle.

  • Financières : en ces temps de vaches maigres, ceux qui décident des budgets à allouer aux programmes de fouilles archéologiques en France ont d’autres priorités et de grands chantiers en cours qui captent davantage leur attention. L’argument est recevable. Mais des fonds dispendieux ne sont pas indispensables pour œuvrer utilement. Une commission de spécialistes patentés et compétents qui accepteraient volontiers de consacrer leur temps à Glozel et de faire don de leur expertise, pourrait aisément être mise en place, avec la bénédiction et sous la supervision des autorités de tutelle. Glozel jouit d’une résonance suffisante pour rassembler une telle équipe. Et si… au bout du bout du compte, elle ne découvre rien, elle aura aussi fait son boulot et tout le monde aura appris quelque chose. C’est, à mon sens, l’unique moyen de progresser et de mettre un point final à une affligeante saga qui n’a que trop perduré. Qu’elles soient d’ordre archéologique ou sociologique, Glozel pose de vraies questions. Il faut y répondre.

De son beau-frère, l’estimé Chanoine Léon Cote devait écrire dans son « Glozel, Trente ans après » : “Comme son grand-père, comme son père, il est resté cultivateur. Il s’est constamment refusé à monnayer sa notoriété d’un jour et à quitter sa terre, sur laquelle il vit indépendant, comme ces princes paysans chantés par Mistral, et qui, jusqu’au dernier soupir, restaient maîtres après dieu sur leur domaine. Ni la célébrité d’un jour ne l’a grisé, ni la mauvaise fortune et les persécutions d’il y a trente ans n’ont bouleversé sa vie toute simple. C’est un sage”.4 Ceux qui, comme mes complices de Kadath et moi-même, ont eu l’aubaine de le côtoyer en témoigneront. Nos échanges de courrier remontent à 1967 et notre première rencontre à 1973. Je conserve de nombreuses lettres qu’il rédigeait d’une belle écriture régulière et appliquée sur des pages de cahier d’écolier. Il nous tenait ainsi au courant de la vie quotidienne à Glozel, des visiteurs qu’il ne cessait de recevoir au musée, des recherches en cours, et – régulièrement et inlassablement – de calomnies et d’atteintes à son honneur à nouveau proférées çi et là, à l’occasion d’un article de presse, d’une émission de radio ou de télévision, qui le peinaient cruellement et ravivaient d’anciennes blessures. Jamais il n’oubliait de finir une lettre sans formuler l’espoir de nous revoir bientôt. Quitter la route départementale entre Arronnes et Cheval-Rigon pour emprunter le petit chemin qui mène au hameau de Glozel et à la ferme familiale était à chaque fois une joie immense. Les retrouvailles, prétexte à de conviviales agapes campagnardes, divers séjours et les longs moments passés chez Emile Fradin et les siens sont des souvenirs inoubliables. La Belgique – ça lui paraissait à l’autre bout du monde ! – l’intéressait. Curieux, il voulait tout savoir, l’Emile. C’est que des savants belges, il en avait vu défiler à Glozel, à l’époque du Dr Morlet et des fouilles : le professeur Tricot-Royer de l’université de Louvain, le Dr Bayet de l’université de Bruxelles, Aimé Rutot, directeur de l’Académie des Sciences de Belgique, ou J. Hamal-Nandrin, le préhistorien qui fouilla la Grotte de Spy entre 1927 et 1933. Ce fut aussi la justice belge qui confondit “l’expert” Bayle (auteur d’un plus que discutable rapport d’analyse d’un fragment de tablette), lors d’une rocambolesque et sombre affaire à la fin des années 1920. Et ça, Fradin s’en souvenait. Et puis, avant de publier notre livre susmentionné, nous avions affirmé notre foi en l’authenticité de Glozel en lui consacrant un numéro spécial de Kadath5, à une époque où la controverse était un peu retombée dans l’oubli. A ce moment, les résultats des premières datations par la thermoluminescence n’avaient pas encore été publiés. A vrai dire, nous ne savions pas trop ce qu’il pouvait en être de l’ancienneté exacte de la collection. Les théories du Dr Morlet nous laissaient sceptiques. Mais, dans notre chef, il ne faisait pas l’ombre d’un doute qu’accuser Emile Fradin d’être “l’esprit de Glozel”, le faussaire mystificateur, comme on l’a prétendu, relevait de l’imbécillité la plus totale. Ça aussi, il s’en souvenait.

Le vœu le plus ardent d’Emile Fradin, dont il a fait le combat d’une vie, a toujours été qu’on rétablisse la vérité. Il ne s’est jamais privé de le clamer haut et fort et c’est en le réaffirmant encore qu’il termine son livre : “Cela viendra, parce que cela ne peut pas ne pas venir. Je voudrais être là pour le voir, comme j’aurais voulu que le docteur Morlet le voie. Sans lui, non seulement, je le répète, Glozel n’existerait pas, mais je ne me serais pas battu si longtemps. Grâce à lui, à son courage, j’ai pu tenir. Et il le fallait pour que la vérité triomphe aujourd’hui. Je voudrais être là. Jeune homme, je participais souvent à des concours de danse. Et quand on est là, dans ces concours, on va jusqu’au bout, pour gagner. Moi, je dansais à en tomber. Pour danser le dernier. C’est pareil. Glozel est vrai. Et je veux qu’on le dise.” (Fradin, p. 264) Son grand âge, ou peut-être la brume qui enveloppe certains matins le val de son cher Vareille bordant le Champ des morts, a maintenant estompé la mémoire séculaire d’Emile Fradin. Son fils lui lira cet hommage que je voudrais lui adresser. Aussi, car je le sais facétieux, avant qu’il ne nous joue un vilain tour pendable et décide de s’en aller du côté du “Boulevard des Etendus” – comme il appelait non sans humour et une grande dérision le petit cimetière de Ferrières-sur-Sichon, – je veux lui dire quel privilège ce fut de rencontrer un homme remarquable tel que lui, qui – j’ai la faiblesse de le croire – m’a fait l’honneur de son amitié.

Adieu l’Emile, je t’aimais bien,
Adieu l’Emile, je t’aimais bien tu sais…

PATRICK FERRYN

La famille Fradin devant la porte du premier musée, quelques années après la découverte. De gauche à droite : le grand-père, Claude Fradin ; la grand-mère, Amélie ; les sœurs Marcelle et Yvonne ; Emile ; sa mère Françoise ; et son père Antoine (photo Roger Viollet)


    Notes de bas de page

  1. Kadath nos 7 – 13 – 26 – 42 – 62 – 69 – 80 – 96 et « L’affaire de Glozel - histoire d’une controverse archéologique », Nicole Torchet, Patrick Ferryn, Jacques Gossart. Ed. Copernic, 1978. (Epuisé).

  2. « Glozel et ma vie », Emile Fradin (récit recueilli par Pierre Peuchmaurd). Ed. Robert Laffont, Paris 1979.

  3. « Vrais et faux mystères à Glozel », Stéphane Foucart. Le Monde, 27 décembre 2007.

  4. Imp. Dumas, Saint-Etienne 1959. (Réédition L’Ether Vague, Toulouse 1987).

  5. Spécial Glozel, n° 7, mars-avril 1974 (téléchargeable sur ce site, rubrique Numéros épuisés).